• Publié le 15 Mai 2026
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Réforme fiscale à Kinshasa : moderniser la mobilisation des recettes ou institutionnaliser de nouvelles charges publiques ? (Tribune)

Dans un contexte où Kinshasa peine encore à transformer son immense potentiel économique en ressources publiques suffisantes, l’annonce de la création d’une Direction générale des recettes fiscales de Kinshasa et d’une Direction générale des taxes de Kinshasa relance une question fondamentale : la réforme fiscale vise-t-elle réellement l’efficacité ou assiste-t-on à une inflation institutionnelle de plus ?

Kinshasa n’a jamais souffert d’un manque de structures. Elle souffre d’un déficit de performance publique.

Avec plus de quinze millions d’habitants, une forte concentration d’activités économiques, commerciales et foncières, la ville-province devrait disposer d’une capacité de mobilisation financière largement supérieure à son niveau actuel. Pourtant, les recettes locales restent structurellement faibles, minées par l’informalité, la fraude, les circuits parallèles, la corruption administrative et l’absence d’une cartographie fiscale fiable.

Face à cette réalité, créer de nouvelles administrations peut paraître séduisant. Sur le papier, spécialiser les missions, professionnaliser la collecte et renforcer le contrôle semble pertinent. Mais en gouvernance publique, la création d’organes ne constitue jamais une réforme en soi.

Multiplier les directions sans refonte systémique revient souvent à déplacer les problèmes plutôt qu’à les résoudre.

Créer simultanément une direction des recettes fiscales et une direction des taxes pose une interrogation de fond : quelle articulation des compétences ? Quelle frontière opérationnelle ? Quelle plus-value institutionnelle réelle ?

À défaut de réponses claires, cette réforme pourrait rapidement produire ce que l’administration congolaise connaît déjà trop bien : duplication des missions, conflits de compétence, explosion des dépenses de fonctionnement, recrutement clientéliste, multiplication des postes de commandement et dilution des responsabilités.

En d’autres termes, le risque est clair : transformer une ambition de mobilisation accrue en machine administrative budgétivore.

La modernisation fiscale ne se mesure pas au nombre de directions créées, mais à la capacité de sécuriser l’assiette, tracer les flux, digitaliser les paiements, croiser les bases de données et neutraliser les fuites.

Kinshasa n’a pas besoin d’une réforme cosmétique. Elle a besoin d’une révolution de gouvernance fiscale.

Cela suppose une administration unique, digitalisée, interconnectée, orientée résultats, avec des contrats de performance, des audits permanents et une transparence renforcée. C’est là que résident les standards contemporains du New Public Management.

La question centrale n’est donc pas : combien de directions devons-nous créer ?
La vraie question est : combien de recettes supplémentaires cette réforme garantira-t-elle réellement à la ville ?

Car une réforme qui augmente les charges fixes sans accroître substantiellement les recettes nettes n’est pas une réforme ; c’est un coût politique et budgétaire supplémentaire.

Kinshasa mérite mieux que l’empilement administratif.

Elle mérite une architecture fiscale intelligente, agile et performante, capable de transformer son potentiel économique en investissements publics visibles : routes, assainissement, sécurité, mobilité urbaine et services sociaux.

L’heure n’est plus à l’expansion bureaucratique, mais à la performance institutionnelle.

Réformer pour mobiliser davantage, oui. Réformer pour administrer davantage, non.


Par M. Tshipamba Ntambwe Jacques
Consultant en marchés publics, Partenariat Public-Privé ,Fiscalité et chercheur en New Public Management