• Publié le 6 Aôut 2026
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Tribune : La culture de l’injure facile en RDC et le nouveau métier «d’insulteurs publics» (Aimé Gata-Kambundi)

Il fût un temps où la parole publique au Congo était l’œuvre des « sachants ». Elle était un moyen par excellence pour se distinguer positivement dans la société et exposer ses talents. Qu’ils s’agissent d’hommes politiques, d’activistes de la société civile ou des journalistes, nombreux sont ceux qui témoignent d’avoir été repérés et recrutés à partir des simples interventions publiques de qualité.

En observant ce que sont devenues les émissions télé ainsi que les débats publics de nos jours, on peut sans doute affirmer que ce temps de l’excellence est totalement révolu, laissant la place à la médiocrité de plus en plus généralisée et assumée.

A mon avis, quatre facteurs principaux semblent être à la base de ce chaos médiatique. Il s’agit de la baisse du niveau d’éducation et de formation de nos jeunes ; la montée négative des polémiques musicales [qui ont abruti les Congolais] ; le recrutement des hommes et des femmes politiques à faible niveau intellectuel ainsi que la mise en avant des journalistes et des chroniqueurs non formés et/ou insensibles aux règles de déontologie de leur métier. A tout ceci, il faut ajouter l’apparition et le développement des réseaux sociaux, un univers sans foi ni loi qui a amplifié la médiocrité langagière en abolissant les raisonnements logiques et dialectiques au profit de ce qu’on appelle les « clash ».

C’est malheureusement dans ce contexte de cacophonie et d’abrutissement collectif des esprits qu’est née une forme de métier tout aussi médiocre qu'insolite : « les insulteurs publics ».

Ne vous leurrez pas ! ces professionnels en insulte peuvent prendre plusieurs titres pour se camoufler. Selon les cas et les circonstances, ils sont désignés comme : « politiciens », « porte-paroles », « communicateurs », « journalistes », « chroniqueurs politiques ou musicaux », « influenceurs », « créateurs des contenus », « analystes », « animateurs », « tiktokeurs », « fanatiques de » ... Mais, quel que soit la désignation adoptée, un « insulteur public » est connu par ses actions. Il s’agit de tout celui ou celle qui utilise les injures, la vulgarité, les invectives et la délation comme moyen pour gagner de l’argent et/ou pour en tirer un avantage quelconque pour lui ou pour autrui.

Leur rôle est simple : être des « chiens aboyeurs » de leurs maîtres pour attaquer ou contre-attaquer en insultant les adversaires de ces derniers. Ils agissent principalement par les moyens des médias et/ou des réseaux sociaux. Ils sont là pour menacer, harceler, intimider, salir la réputation d’autrui et faire taire toute personne qui s’attaquerait à leurs maîtres (employeurs) ou qui oserait tout simplement les critiquer. En outre, ils peuvent aussi divertir et détourner l’attention quand un « bad buzz » touche leurs maîtres et qu’il faudrait susciter un autre buzz pour déplacer l’attention de l’opinion publique.

Tel un vrai métier, les « insulteurs » ne sont pas recrutés aux hasards. Ils doivent prouver leurs compétences à insulter sans état d’âme, à mener les « rando » (querelles à la congolaise) sans ne se fatiguer ni baisser les armes. Tant pis pour la morale ; tant pis pour la raison et l’équilibre. Seul(e) qui insulte plus fort et plus longtemps est qualifié(e). Seul(e) qui sait produire le buzz (même créé artificiellement) est sollicité. De fois, certains « insulteurs publics » sont obligés de créer des querelles dans leurs réseaux sociaux dans le seul but de se faire remarquer et être contactés. Pire, il y en a qui sont obligés de se dénuder, profitant de leurs sextapes (que certains font fuiter délibérément) pour attirer l’attention sur eux et se faire recruter.

Cependant, tous les « insulteurs publics » ne mettent pas en avant leur talent pour se faire recruter, loin s’en faut. Il y en a qui le font pour proposer d’autres services dont notamment des services sexuels facturés, des publicités des produits et des commerces de tout genre. Ceux-là ont juste compris la médiocrité de la société dans laquelle ils vivent. Pour eux, insulter et faire les « rando » dans les réseaux sociaux est juste un moyen comme tout autre de gagner en visibilité afin de fructifier leur business, quel qu'il soit (légal ou illégal).

Le plus effarant dans tout ça est que les talents de ces « insulteurs publics » sont aujourd’hui recherchés partout dans la société congolaise. Des musiciens mondains aux hommes d’églises, en passant par les politiciens et les chanteurs gospel, chacun se presse d’employer son ou ses « insulteurs publics » prêts à roucouler et à aboyer pour le défendre.

Il y a quelques mois, le débat sur la nocivité de ce « métier » abject avait été relancé parce que certains « tiktokeurs », qui se réclamaient être « fanatiques » de l’artiste musicien Ferré Gola (bien qu’il les ait désavoués avec raison d’ailleurs), se sont attaqués sans ménagement au Président de la République, Félix Tshisekdi, à l’occasion de son dernier point de presse où il a omis de féliciter leur chanteur préféré. Ainsi, beaucoup de voix s’étaient élevées pour dénoncer ce comportement délinquant. Nous nous joignons à toutes ces voix pour dénoncer à notre tour cette série d’insultes qui avaient été proférées contre monsieur Félix Tshisekedi Tshilombo.

Qu’à cela ne tienne, dénoncer ou demander des sanctions contre ces « tiktokeurs » ne suffiront pas. Pour régler cette situation, il faut plutôt réfléchir de manière on ne peut plus globale pour la comprendre et s’attaquer aux vraies causes de ce phénomène.

En réalité, comme nous l’avons dit plus haut, nous en sommes là parce que notre système éducatif est complètement détruit. Mis à part les quelques privilégiés qui ont développé des systèmes parallèles (écoles privées et voyages à l’étranger) pour l’encadrement de leurs progénitures, la bonne éducation et l’instruction de qualité sont devenues un luxe que la grande majorité de Congolais ne peut se payer. Ni les familles (de plus en plus pauvres, atomisées et en proie à la débrouillardise), ni les écoles (aux qualités d'enseignements douteuses), encore moins la société n’éduquent encore les enfants. Conséquence : nous produisons des citoyens de très mauvaise qualité en conflit avec la loi, la morale et le civisme.

De plus, à cause la misère sociale, la majorité de congolais (vivant en mode urgence) se battent pour sortir la tête de la rivière du désespoir. Ceci a produit la normalisation de tous les bas instincts ainsi que la promotion des comportements médiocres. Tout est permis dès lors que ça paye bien. Dans ce contexte, ceux qui insultent pour vivre sont érigés en modèle de réussite dans la société, surtout s’ils arrivent à disposer de quelques billets de dollars.

En outre, ce métier « d’insulteurs publics » a aussi pris de l'ampleur à cause des polémiques des artistes musiciens congolais. Ce sont eux qui ont été les premiers à engager des "insulteurs publics" dans leurs groupes. Le cas le plus emblématique est celui d'un nommé "Sankara Dekunta". Porte-parole de l'orchestre Wenge Maison mère, cet individu n'avait pour mission que de vilipender les musiciens d'autres groupes concurrents ainsi que ceux qui prenaient le risque de faire défection de leur. De fil en aiguille ses invectives sont devenues des vraies insultes dans les médias. Malgré cela, on continuait à le voir dans tous les plateaux de télévision. Et quand ce n'est pas à la télé, on les voit fréquenter d'autres milieux voire s'afficher aux côtés des autorités politico-administratives du pays. De son modèle de « réussite » est né une multitude "d'insulteurs publics". Il lui arrive même de déclarer, fièrement, d’avoir créé son école qui a produit des adeptes qui sont jusqu'au gouvernement de la République.

A côté de ce nommé « Sankara Dekunta », il y a aussi des précurseurs "insulteurs publics" parmi les professionnels de médias. Le plus connu est monsieur Zacharie Bababaswe Wishiya. Ce monsieur a même réussi à se faire élire en 2011 comme député national pour la circonscription de Lukunga à Kinshasa. Même s’il n’insulte pas clairement, ce monsieur est réputé d’être le roi des invectives et des délations. De lui est descendu toute une génération de chroniqueurs d'abord musicaux et puis politiques qui n'ont pas froid aux yeux pour proférer des insultes mêmes les plus abjects pour défendre une cause ou une personne.

Ainsi, pour comprendre réellement l’ampleur que ces « insulteurs publics » ont pris dans notre société, il suffit de voir comment tous ceux qui s’adonnent à ce métier abject obtiennent des avantages multiformes. En guise d’exemple, on peut citer le nombre incalculable de visas pour voyager en Europe octroyés aux « insulteurs » qui défendraient l’artiste musicien Fally Ipupa et son groupe. Malgré son succès et le fait qu’il pouvait profiter de sa renommée internationale pour faire son marketing autrement, Fally Ipupa aussi a cédé aux charmes des « insulteurs publics » qui l’accompagnent pour la promotion de ses concerts. C’est malheureusement le cas de plusieurs groupes musicaux au Congo, alors que ces derniers ont beaucoup d’influence sur la jeunesse congolaise. Si seulement ils pouvaient donner le bon exemple !

Les politiciens aussi ne sont pas en reste. Il suffit de voir les avantages qu’ils accordent aux « insulteurs » qui les défendent ou leurs partis. On pense ici à un certain « Dinosaure », non autrement identifié qui défendrait, selon ses dires, le Président de la République et le pouvoir en place. Mention spéciale à un certain Jules Muniere (qui s’est même permis d’insulter le sexe de madame Jeanine Mabunda, ancienne speaker de l’Assemblée nationale). Nous n’oublierons pas Denise Dusauchoy Mukendi, Sandra Mudimbi, Carine Mokonnzi, Mzee Kindingu, Jael Show, Dame Nono … tous connus dans notre communauté pour leur capacité à débiter des insultes les plus ignobles qui soient. Cette dernière (Dame Nono), dans une vidéo publiée par elle-même sur Tiktok, se vante même d’avoir reçu une proposition de se faire payer 70.000 euros par une proche de madame Judith Suminwa pour qu’elle arrête de d’insulter la Première ministre. On se rappellera aussi la nommée Sandra Mudimbi qui, selon ses propres dires, aurait touché 400.000 dollars de la part de la Première dame de la RDC, madame Denise Nyakeru Tshisekedi, pour qu’elle arrête de l’insulter.

Au regard de ce tableau que nous venons de peindre, essayons un peu de réfléchir. Qu’est-ce qui se passe dans la tête de nos jeunes quand ils voient et entendent combien paie le business de l’insulte avec ces « influenceurs » qui donne l’air de bien prospérer ? Comment se sentent-ils quand ils voient ces mêmes « insulteurs » être adulés par la communauté, chantés par nos stars de la Rumba et mis en vedette par certaines autorités qui s’affichent fièrement dans des photos à côté d’eux ? Comment les autres jeunes à la recherche d’un idéal professionnel ne vont-ils pas prendre ce chemin de la facilité ? Même des jeunes congolais qui sont nés et qui vivent dans la diaspora sont malheureusement happés par cette médiocrité. Selon toute vraisemblance, l’injure facile est devenue une seconde nature d’une grande partie de nos compatriotes. Il suffit d’analyser nos échanges privés, nos débats publics et nos réseaux sociaux pour comprendre que la majorité d’entre nous avons intériorisé la médiocrité comme système de valeur. L’insulte et l’invective ont complètement remplacé les arguments, voire pour ceux qui se disent « intellectuels ».

Même quand ils n’y gagnent rien financièrement, les Congolais insultent. A Kinshasa, par exemple, les gens s’insultent tout le temps et partout. Voilà qui me rappelle une phrase dans la chanson Carte Rose de Ferre Gola qui dit « …Mafinga ya ba chauffeur ça parait comme si ezalaka lisumu te ». Cela traduit exactement notre système de pensée actuellement ancré sur la banalisation et la normalisation des injures.

Et pourtant, la loi pénale congolaise est claire. Elle punit les injures publiques, les diffamations, le harcèlement ainsi que toutes les formes d’incitations à la haine qui, lorsqu’ils sont proférés dans les réseaux sociaux, peuvent être considérées comme des actes de cybercriminalité. Comment advient-il alors que la justice et les pouvoirs publics se montrent autant laxistes vis-à-vis de ces délinquants des réseaux sociaux qui commettent chaque jour au moins une de ces infractions ? Que fait réellement le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel et de la Communication (CSAC) en RDC ? Pourquoi avons-nous l’impression que cet organe joue à l’autruche au lieu de prendre cette question à bras le corps afin que des solutions adéquates soient trouvées ?

Quand j’étais candidat aux élections législatives de 2023, j’avais proposé, dans mon programme, la restructuration du CSAC. Il s’agissait d’adopter une loi qui devrait rénover la loi organique n° 11/001 du 10 janvier 2011 afin de prendre véritablement en compte la régulation des médias en ligne et de toutes les autres formes de communication liées aux nouvelles technologies de l’information. J’avais proposé aussi la création d’un organe de protection des données personnelles, préservation de la moralité et des libertés individuelles sur internet. Cet organe qui devrait être, selon moi, une autorité administrative indépendante censée jouer le rôle d’une Brigade (des mœurs) du numérique. Son rôle serait entre autres de surveiller et de monitorer les réseaux sociaux congolais afin de constater d’éventuelles infractions contre les libertés individuelles, la moralité publique ainsi que les bonnes mœurs ; Traiter en amont (avant saisine des instances judiciaires) les demandes de rectification et d’effacement des données personnelles sur internet en cas de violation de la loi et des libertés individuelles ; Négocier avec les représentants de tous les réseaux sociaux utilisés au Congo afin d’entrevoir les conditions de suppression des fake news, des fraudes financières, des diffamations et des violations des libertés individuelles, des images et déclarations contre la moralité publique et les bonnes mœurs …

Qu’à cela ne tienne, j’ai conscience qu’aucune loi et aucune initiative ne pourrait mettre fin à ce phénomène « d’insulteurs publics » si les autorités judiciaires et politico-administratives – qui sont censées le condamner – continuent elles-mêmes de le promouvoir. Parce qu’en réalité, comme je l’ai dit plus haut, beaucoup d’institutions (mêmes celles de l’Etat) ont actuellement leurs « insulteurs publics ». On les retrouve partout, même dans des endroits les plus insoupçonnés comme des églises. Ils communiquent et font la promotion des cultes et des concerts de certains pasteurs, toute suite après avoir produit des vidéos proférant des insultes ignobles contre des gens.

En plus, ces mêmes « insulteurs » sont invités et reçus dans les différents palais politiques, souriants aux côtés de ceux qui sont censés incarner l’État. Tantôt ce sont certaines autorités qui les encouragent à insulter, leur promettant des sommes d’argent colossales et une forme d’impunité en intervenant rapidement pour les libérer dès qu’ils sont interpellés. Pas étonnant que ces « insulteurs » deviennent de plus en plus nombreux et qu’ils prennent leur travail très au sérieux. Ils savent surtout qu’ils sont convoités dans le marché de la médiocrité congolaise. Il suffit qu’une jeune fille se montre très vulgaire dans ses réseaux sociaux pour qu’elle soit sollicitée par quelques artistes musiciens, des autorités politico-administratives, des chantres gospel et des pasteurs, se bousculant tous pour la recevoir (en public ou en privé).

Au vu de ce que nous venons de démontrer, le problème n’est pas tant au niveau de ces « insulteurs ». Dans ce pays de plus en plus pauvre, avec un taux de chômage incalculable et un système socio-économico-éducatif défaillant, je comprends que certains jeunes s’adonnent à tout pour réussir à trouver n’importe quelle activité comme gagne-pain. Et si on leur présente Tiktok comme le moyen par excellence de gagner leurs vies – en faisant quelques buzz et en insultant pour s’attirer des abonnés et des clients – je comprends que ces jeunes prennent ce chemin de la facilité.

Je condamne par contre certaines autorités politico-administratives qui contribuent à ce phénomène. Pourquoi ceux qui nous gouvernent ont cette facilité de solliciter ces jeunes « insulteurs publics » en les érigeant en modèle de réussite ? Pourquoi les dirigeants congolais préfèrent-ils la vulgarité au mérite, l’agitation au discernement et le buzz à la hauteur ?

En observant le comportement de certaines de ces autorités, ce n’est plus une simple erreur d'appréciation. C’est carrément la promotion de la médiocrité afin de maintenir ce peuple dans l’ignorance, l’inculture et la bêtise, lesquelles sont des éléments paralyseurs de toute forme de conscience revendicatrices de leurs droits.

Tribune de l'acteur politique Aimé Gata-Kambundi